Le retour

J’ai dû dernièrement me rendre à l’évidence. Ça m’a pris d’un coup. J’étais accoudée seule, sur plan de la cuisine en émail jauni de la colocation de mes amis Parisiens. Antre un peu moite et pourtant gorgée de belles rencontres, au pied de Montmartre, elle m’a accordé une parenthèse de calme et de serein repos dont j’avais besoin pour continuer à avancer. Après mes explorations pleines du charme des tropiques du Sabah en Malaisie, après la folle épopée qui m’a menée du Shinjuku Tokyoïte au dédale des ruelles anciennes de Kyoto et aux bars alternatifs d’Osaka, j’ai terminé mon périple initiatique à Taïwan. Si j’ai été voyageur solo en Malaisie, mon voyage a été celui d’une personne allant à la rencontre de ses amis redécouverts entre le Japon et Taïwan. J’ai eu le temps de me demander ce que je souhaitais réellement faire, comment je souhaitais me positionner, quel type de personne je pouvais être, quel idéal je souhaitais atteindre tant du point de vue professionnel que personnel. J’ai décidé officiellement, après moultes péripéties, de m’affranchir des obstacles liés à ma culture, à mon éducation, à mes choix passés, pour enfin ne me consacrer qu’au présent et au futur.

On m’a accusée de fuite en avant, de tenter d’échapper à un monstre invisible dont on ne saurait exactement définir les contours. Je crois que ceux qui m’ont pointée du doigt de la sorte n’ont pas réellement compris l’essence du départ. Rester tout en changeant, c’est assumer le fait que le dépassement de soi reste inscrit dans les limites finies de ce que l’on est. Partir, au contraire, c’est tenter de se chercher en dehors de ce cercle préconçu de notre nation, de notre culture, de nos aberrantes certitudes. Prendre le large, c’est se réinventer en permanence, devenir à la fois l’un et le pluriel. Vous allez sans doute me dire qu’être pluriel, c’est se mentir, c’est de ne pas assumer qui l’on est. Qu’au final, c’est une sorte de bouffonnerie dont nous sommes à la fois les tristes acteurs et le morne public. Que l’on ment, somme toute. Si vous veniez à m’empoisonner les tympans de la sorte, je vous répondrais que la frontière entre le mensonge du rôle joué et la réinvention continue et circulaire de ce que nous devons être hors du confortable quotidien n’est effectivement que mince. Mais au final, qu’importent la vérité et le mensonge, car il me semble que le mensonge est comme un clair de lune : il ne tient qu’à l’œil de s’y habituer pour esquisser le contour vrai des choses dans la beauté de l’obscurité.

Entre échappée belle et échappatoire, je suppose qu’il n’y a qu’un pas, rapidement franchi.

Mais revenons à nos moutons. J’ai dû me rendre à l’évidence. Dans un élan d’individualisme excessif teinté d’insouciance et de mépris pour les états d’âme de mon prochain, j’ai choisi de repartir, encore une fois, en Indonésie. Libre de mon choix, je l’ai été, car ce n’est pas par manque de travail en France que j’ai souhaité de nouveau humer les pots d’échappement de la tentaculaire ville de Jakarta. J’ai effectivement été libre de mon choix, et je vous l’avoue, je crois que la liberté de prendre le chemin qui nous convient le mieux relève plutôt des travaux forcés que du paradis terrestre. C’est laisser derrière soi ceux que l’on aime, en totale connaissance de cause. Enfant terrible je fus, et adulte impitoyable je devins. Ce n’est pas en soi un tort : personne ne souhaite être objet de pitié, l’exigence est autrement plus valorisante. Je sacrifie donc, une fois de plus, mon piano et mes poumons, pour quelque chose d’intangible, de surprenant, pour une sensation d’infini dont on se passerait bien difficilement, si demain, mes valises devaient de nouveau se poser à Paris.