La petite histoire de Lian-Ju

Lian-Ju, c’est un copain qui a bien voulu me céder son histoire contre des bières, et je m’en vais vous la raconter, avec beaucoup moins de brio que lui, parce que c’est une des histoires qui m’a le plus fait rire en Indonésie.

Lian Ju est stagiaire en Indonésie, pour une entreprise du CAC40 dont je tairai le nom. Il vit dans une partie populaire de la ville nommée Kalibata, au sud. Kalibata, c’est moche mais haut en couleur, il y a des grosses tours massives en ciment à la chinoise mode années 90, et on essaye de te faire croire qu’il y a de la verdure autour mais en réalité, il n’y a que malls et voies ferrées. Ce qui est sympa, c’est qu’il y a plein de petits bouibouis qui font de la nourriture pas chère, et puis les indonésiens n’ont pas l’habitude de voir beaucoup d’Occidentaux. Le décor est donc posé.

Lian-Ju vit au 20e étage de sa tour de 21 étages. Par conséquent, tous les jours, il emprunte l’ascenseur. Mais voilà, ce jour là, il n’est pas seul dans l’ascenseur. Un jeune homme particulièrement effeminé le scrute tout en n’ayant pas l’air très à l’aise.  

« Hey! » dit le jeune homme.

Lian-Ju, qui est, malgré ses origines chinoises, particulièrement occidental de visage, n’a pas très envie de discuter avec un Indonésien, d’autant que ce dernier a des cheveux péroxydés et une jupe. 

« Hey » Il répond poliment, car il est bien élevé, non mais.

… Petit temps de pause.

« J’ai vraiment très envie de pisser »

… Lian-Ju ne répond rien. Il n’a pas vraiment envie de connaître ce genre de détail de la vie de l’Indonésien, qui, semble -il, vit au 21e étage.

« J’ai tellement envie de pisser… Je peux pas venir pisser chez toi? »

Lian-Ju lui répond posément que non, il n’a pas spécialement envie de le laisser uriner en sa demeure.

Le 20e étage arrive, et Lian-Ju sort pour aller ouvrir sa porte. Il entend au loin l’indonésien, qui semble déjà être en train de sortir de l’ascenseur pour lui demander:

« Tu es vraiment sûr que je peux pas venir? »

Lian-Ju ouvre sa porte, et voilà qu’haletant, l’Indonésien sort de l’ascenseur en courant, s’élance allègrement vers la porte entreouverte de Lian-Ju, en criant « I can’t hold it anymore ». Il va sans dire que l’étage entier est ainsi au courant de l’incontinance de l’Indonésien, qui entre dans l’appartement et s’engouffre dans les toilettes. Lian-Ju est bien entendu un peu sonné par cette entrée non désirée et fracassante.

L’Indonésien repart sur un « Bye » sec de Lian-Ju.

On pourrait penser que l’histoire s’arrête là, mais en réalité, elle ne fait que commencer.

Car le jour suivant, c’est avec consternation que Lian-Ju retrouve un post-it de la chaîne de karaoké glauque du coin sur sa porte d’entrée.

« Hello you look nice, I want to know you more, do you want to hang out at the mall  with me » (= Salut, t’as l’air sympa, ça te dit d’aller te balader avec moi au mall?) + numéro de téléphone.

Dans ces moments là, l’expatrié sur l’arrivée a tendance à commettre certaines erreurs. Comme celle d’envoyer un SMS de réponse:

« Hello, I am 20AE, you peed in my bathroom, I have a girlfriend in France, I don’t want to see you again, good bye ». (= Bonjour, j’habite au 20AE, vous êtes entré chez moi pour uriner, j’ai une petite amie en France, je n’ai en rien l’intention de vous recroiser ».

A partir de ce moment là, Lian-Ju a connu la souffrance de celui qui donne son numéro de téléphone à un Indonésien typique capable d’envoyer 10 SMS par jour. Je vous passerai les détails de la quantité de messages que Lian-Ju a pu recevoir, mais ça pouvait donner:

« My light exploded, I’m afraid in the dark, can I sleep in your place?  » (reçu le soir à minuit, avec une réponse sèche de Lian-Ju: « No » )

« Hyi how are you doing? »

 » Whare are u so arrogant? Come with me and my friend hang out at the mall »

« I don’t mind, I’m disturb, don’t think I like or more »

Mais il est un moment en particulier qu’il faut souligner dans cette triste histoire. Une apogée mémorable de la grotesquerie. Alors qu’il buvait tranquillement un café dans sa résidence, Lian-Ju a vu l’Indonésien sortir d’un immeuble avec ses amis. Ces derniers ont reconnu Lian-Ju. Quelques minutes plus tard, l’Indonésien appelait Lian-Ju, caché derrière une voiture, sa terrible coupe de cheveux peroxydés aussi discrète que le sémaphore de Saint-Vaast-la-Hougue un jour de tempête.

La situation vous semble incongrue, voire bouffonesque, et c’est pourtant notre pain quotidien, mes chers amis.

Après avoir interviewé Lian-Ju concernant son expérience traumatique, ce dernier m’a confié, mi figue mi raisin, qu’il n’était même pas certain que ce garçon ait réellement habité au 21e étage. Il aurait pu l’espionner pendant des jours et des jours en utilisant l’appartement d’un ami.

Nous concluerons que la police de Jakarta n’a rien fait. Lian-Ju vit dans la peur de cet érotomane avéré et terrifiant. Une amie indonésienne de Lian-Ju a d’ailleurs du utiliser le numéro de téléphone de ce dernier pour appeler l’Indonésien et lui dire qu’elle en comprenait pas et que c’était son nouveau numéro de téléphone à elle. Malgré cela, l’Indonésien a tout de même refait des tentatives infructueuses afin de continuer à harceler Lian-Ju par téléphone.

Comme une fable des temps modernes, cette anecdote nous apprend une chose en particulier: « Jamais, oh grand jamais, à un Indonésien ton numéro de téléphone tu ne donneras ».

Publicités

2 réflexions sur “La petite histoire de Lian-Ju

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s