Un soir à Makati, Manille, Philippines

Vu du ciel, cela me paraît haut en couleur et bas de plafond. Les petites toitures vertes et rouges s’étendent inlassablement, formant les vagues d’une mer bariolée. Il y a des étangs, de l’aquaculture, l’océan là-bas,  le ciel bleu clair dans lequel la brume suintante de la pollution a élu domicile. C’est la fin de journée, et j’imagine Manille pulser alors que je suis encore le visage collé à mon hublot.

Et puis nous atterrissons en douceur. Le voyage a été long, plus de 24h entre Paris, Dubaï et Manilla. Nous sommes tous un peu lessivés et pourtant tout puant. Notre rêve ultime: prendre une douche. Il nous faut encore attendre de recevoir nos sacs. Dans la classe, chacun envisage son voyage d’une manière bien personnelle, et nos bagages sont à notre image. Si certain ont embarqué leur maison pour deux semaines de périple, d’autres voyagent léger. Après une valise cassée et un oubli de code de verrou, la perte de quelques élèves en route et la lutte pour la plupart auprès de l’ATM, nous voilà en route vers le bus. Nous aurions dû, dès cet après-midi, visiter Manilla intramuros, qui constitue le cœur historique de la ville et où l’on trouve des vestiges de la colonisation espagnole. Mais il se fait déjà tard et la nuit tombe bien rapidement sur la ville de Manille. Autant partir vers Makati, direction le Saint Giles, notre hôtel fort luxueux, forteresse sécurisée car il est une croyance populaire sage et bien établie : les grands hôtels destinés aux populations friquées occidentales et aux hommes d’affaire sont les endroits les plus sûrs du monde, et aucun terroriste n’aurait idée de s’y attaquer. Quoiqu’il en soit, et vous l’aurez compris, n’ayant pas eu de mot à dire dans le choix de nos hôtels, nous sortons de l’aéroport pour prendre le bus. D’un environnement doux et climatisé, nous passons de l’autre côté, à la rue à l’air collant et à l’ambiance morveuse. C’est chaud, c’est humide, ça se colle au fond des gorges, ça assailli les sens, les narines, les oreilles. On monte dans le bus, où Laila, notre guide pour le séjour, nous attend, tranquille. Elle nous offre du rhum et des mangues séchées en guise de cadeau de bienvenue, et nous prenons la route à l’heure fatidique de la sortie des bureaux. Direction Makati, à vitesse dos de tortue. A Jakarta, à cette heure-là, on n’avancerait pas. On serait bon pour planter une tente dans notre bus et attendre patiemment 4 ou 5h avant d’arriver à bon port. Mais là, c’est différent. Le flot des jipneys encombrés et lustrés et des voitures particulières est certes lent, mais on avance. Le pays est un animal parfois à sang froid, et il faut vivre avec son rythme, au ralenti, sans se presser. Le soleil se couche sur les infrastructures routières de Manille, et nous arrivons bientôt à Makati.

Quartier d’affaire comme Jakarta Selatan, Makati est un patchwork disparate de gratte-ciels perçant les nuages et de mansardes à ras le sol. On y croise des jeunes abrutis venus d’Europe pour tenter de comprendre le développement d’un pays tout comme des businessmen aux yeux brillants ramenant leur conquêtes payées à la chambre d’hôtel. On vient à Makati que l’on soit Chinois ou Américain, pour faire des affaires dans le domaine de l’immobilier, des franchises, de l’import-export, et pour savourer les charmes lassés des jeunes beautés locales. Le Saint Giles est tout fait de marbre blanc. On sort nos sacs et rapidement, nous montons dans nos chambres pour profiter d’une douche bien méritée. Avec Pierre, mon compagnon de chambre, nous observons les lumières de Manille, qui, comme un brouillard brillant, s’élèvent vers le ciel de la nuit.

Ce soir, nous irons à GreenBelt profiter d’un restaurant branché avec notre groupe d’amis. Une arrivée, ça se marque : de la bonne bouffe et un verre d’alcool pour fêter dignement notre atterrissage en fanfare aux Philippines. D’autant qu’en tant que pays catholique,  l’alcool est bien loin d’être prohibé par ici, et la San Miguel arrose les repas et échauffe les esprits sans aucun interdit. Nous prenons la route de Greenbelt. Il y a les filles qui haranguent les garçons, le 7/11 à la devanture trop blanche, les restaurants de nouille, de pizzas, tous les fastfoods internationaux et philippins. Et puis l’on passe devant le Mandarin Oriental pour finalement atteindre le parc. Les restaurants sont ici chers et biens situés, forts fréquentés par les élites philippines, et la plupart des salles sont bondées à 20h30. D’ailleurs, il faut se dépêcher de choisir notre restaurant, comme ces derniers  n’accueillent plus de clients à partir de 21h en règle générale. Nous jetons notre dévolu sur un japonais à la carte variée.  Avec Albane, nous commandons des nouilles udon aux fruits de mer ainsi que des rouleaux de bœuf aux asperges. Les autres se tournent plutôt vers des assortiments de sushi, sashimis et makis. Le repas se passe dans la bonne humeur malgré la fatigue de tous. On parle de Malarone, de moustiques suceurs de sang, de glaçons sadiques, de coups de soleil et de problèmes intestinaux. On commence à rêver de la partie d’extension du séjour, la plupart planifiant la découverte de l’île merveilleuse de Palawan. Pas de voyage touristique pour moi, c’est le jeu, mais je prends du plaisir à entendre les autres s’organiser et plaisanter. Il est bientôt temps de partir, d’autant que l’arrosage automatique nous pulvérise de fines particules d’eau sur les vêtements. Mais attendez deux minutes… il est puissant ce système d’arrosage, pour nous rafraichir même en dehors du parc. Les fines gouttelettes ruisselant du ciel semblent de plus en plus rapprochées, c’est étrange. Les gouttes sont maintenant grosses, puis énormes, puis elles forment un torrent tiède cavalant vers le bitume Manillais. Nous courrons à travers le rideau d’eau, quelle idée de s’être mis en talon. Mes vêtements sont collés à mon corps ruisselant. Nous trouvons un abris précaire sous les larges feuilles d’un arbre, près du Mandarin Oriental. Et puis la pluie s’arrête, aussi brusquement qu’elle n’avait commencé à tomber.

Il n’est que 23h. Nous sommes crevés, mais il y a des bars un peu partout, ce serait quand même sympa de boire un coup avant d’aller se coucher, et ce malgré le fait que demain sera une longue, longue journée. Manque de bol : on est à Makati. Et à Makati, il y a surtout des bars à prostituées. Malgré tous nos efforts pour trouver un bar dont le nom ne serait ni Moulin Rouge, ni Pussy Cats, nous ne parvenons pas à éviter l’inévitable : le Rogue, bar sports de son état, cumule tous les clichés du bar à pute glauque. Entre les néons roses, les billards autour desquels se pressent les ombres peu vêtues, les podiums où de toutes jeunes filles aux mini jupes fluos attendent, lascives, et les écrans qui retransmettent des matchs de rugby, on se doute que la jeune européenne que je suis, peu friande de retransmissions de match de football, n’est pas la cible commerciale privilégiée de ce type d’endroit. Nous entrons. Silence. Commande de bières.  Nous avons laissé, avec notre entrée peu anticipée, un vent froid souffler parmi le personnel et les clients. On essaye de faire comme si de rien n’était. Les avis fusent entre nous, même si nous essayons de ne rien laisser transparaître de notre malaise (et peut-être de notre fascination).  Une bière plus tard et beaucoup de fumée de cigarette inhalée à mon insu, je reprends la route de l’hôtel, situé non loin. Dans la rue, il y a des lady boys aguicheurs, des prostituées frêles, des gamins mendiants qui haranguent le voyageur, des enseignes qui clignotent avec leurs néons fluos. Welcome to Manila.

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